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En juillet 1958, j'étais en congé lorsque je reçus une lettre du gouverneur de la Guinée, Jean Mauberna, me proposant un poste de conseiller technique au cabinet de Sékou Touré. J'hésitai. Je désapprouvais profondément les méthodes du PDG-RDA pour s'assurer du pouvoir et j'en avais contrarié les excès de mon mieux au cours des deux années pendant lesquelles je venais de commander le cercle de Gaoual.

Aussi, accepter de coopérer avec celui qui en était le responsable ne me paraissait-il ni très logique, ni très convenable. Mais d'un autre côté, voir la suite des affaires de Guinée depuis un tel poste d'observation me tentait fort. De plus, le général de Gaulle n'avait pas encore entamé son périple africain et nul ne pouvait prévoir, à coup sûr, ce que Sékou Touré allait décider pour l'avenir de son pays. Finalement j'acceptai le poste, en espérant pouvoir y être, à un échelon modeste, utile… On verrait bien ! Un mois plus tard, le 25 août, de Gaulle encaissait sans broncher à Conakry le discours de rupture de Sékou Touré, au sujet duquel personne ne semblait l'avoir mis vraiment en garde. Je n'étais pas à Conakry et il ne m'appartient donc pas de commenter les circonstances de ce que le général prit, selon certains, comme un affront personnel. Pourtant, le survoltage spectaculaire que provoquait chez le tribun guinéen le contact avec la foule et sa propension à transmuter un texte sans relief en une harangue volcanique étaient bien connus, mais apparemment, aucun de ceux qui avaient lu son discours — assez plat au demeurant — ne l'avait traduit auparavant de manière suffisamment parlante au général. Je fus assez surpris en rentrant de congé — une semaine seulement après le passage du général de Gaulle —d'entendre le gouverneur me confirmer mon affectation. Il m'expliqua longuement la situation et m'assura que rien n'était perdu, que le “non” de Sékou Touré à la Communauté proposée par la France n'était pas encore définitif, et que d'ici le 28 septembre, date fixée pour le référendum, tout pouvait changer. Il comptait sur moi pour en entretenir à l'occasion mon nouveau patron et essayer de le persuader !

Il me parut vraiment plein d'illusions, aussi bien sur Sékou que sur moi … De mon côté je n'en avais aucune, mais il était de toute manière trop tard pour reculer. Quoi qu'il en fût, Sékou Touré me reçut le jour même fort cordialement (1). Il me dit que l'orientation de la Guinée ne dépendait pas de lui mais qu'elle serait décidée par “la masse”. De toute manière, il ne comprenait pas pourquoi le seul fait de refuser une constitution devait entrainer une rupture et il comptait bien nouer des liens avec la France une fois l'indépendance acquise, si tel était le choix du peuple guinéen. Bien que le cabinet fût provisoirement mis en sommeil pour cause de référendum, j'eus les jours suivants l'occasion de rencontrer deux ou trois fois le leader guinéen, toujours aussi aimable qu'évasif, mais les tentatives que je fis pour essayer de le “persuader” comme j'en avais reçu instruction, restèrent, bien entendu, vaines. C'était à “la masse” de déterminer le sort de la Guinée, pas à lui : il ne démordait pas de cette réponse aussi cynique que commode dont il savait parfaitement que je n'étais pas dupe.

La Guinée allait voter “non”, cela ne pouvait plus faire aucun doute. Beaucoup de fonctionnaires français avaient annulé ou suspendu leur retour à la fin de leur congé et toute relève était maintenant bloquée par le ministère. Quant à ceux qui étaient encore en Guinée, ils s'inquiétaient de plus en plus de leur sort, tandis que les bruits les plus contradictoires circulaient à propos de ce que nous deviendrions si les Guinéens optaient pour l'indépendance. Chacun avait son tuyau sûr, sans autre fondement la plupart du temps que des supputations personnelles ou de vagues confidences émanant de “gens bien placés” à Paris ou à Dakar. Pour le secteur privé, le problème ne présentait sans doute pas le même caractère imminent et se posait différemment. Mais commerçants, planteurs, industriels ou exploitants miniers envisageaient l'avenir avec beaucoup d'appréhension. Le 28 septembre 1958, la Guinée rejetait la Communauté par une majorité à 97% de “non” et dès le 29 proclamait son indépendance.

Quelques jours auparavant, Mauberna avait été rappelé à Paris et le gouvernement confiait au gouverneur Risterucci, inspecteur général des Affaires administratives de l'AOF — qui s'installait à Conakry le matin même du référendum — la mission d'assurer la protection des personnes et des biens français, de régler le repli de notre administration, de transmettre à Dakar et à Paris les propositions éventuelles des autorités guinéennes en vue d'accords particuliers et de leur faire connaître en retour la position française. La durée de la mission de Risterucci était fixée à deux mois. En dépit de son caractère transitoire et officieux il lui fallait un titre ; elle prit celui — très officiel — de Mission française en Guinée et regroupa dans un premier temps un nombre relativement important de fonctionnaires “liquidateurs” (chaque service ayant les siens) et plusieurs administrateurs en chef chevronnés, incertains de leur sort et inquiets pour leur carrière. Mais aucun d'entre eux ne devait prolonger son séjour à Conakry plus de quelques semaines … le temps de négocier un point de chute plus ou plus prometteur.

Le gouverneur Risterucci m'ayant proposé le 29 septembre de rejoindre son équipe, je demandai audience à Sékou Touré pour lui faire part de ma démission et il me reçut le 1er octobre, flanqué de son frère Ismaël et de Fodéba Keita. Risterucci lui avait notifié la veille les conséquences de l'option prise par la Guinée : elles étaient rudes. En dehors de quelques services techniques (Sécurité maritime, Sécurité aérienne) et financiers (Trésor, Institut d'émission, Contrôle financier), le personnel non guinéen des services d'État était immédiatement relevé. En ce qui concernait les services territoriaux, les agents non-guinéens étaient invités à choisir entre quitter la Guinée et recevoir une affectation dans un autre territoire ou demeurer sur place, la France cessant toutefois de les payer à compter du 1er décembre. Sur le plan économique, il était prévu que la franchise douanière des produits guinéens à l'entrée en France serait supprimée, que les opérations du FIDES seraient arrêtées et que les attributions de licences en monnaies étrangères seraient suspendues, ainsi que les avances du Trésor, toutes mesures qui pénalisaient aussi directement les entreprises françaises. Enfin, dans le domaine militaire, le repli de l'armée et de la gendarmerie devait s'effectuer dans un délai de deux mois, les militaires guinéens servant dans les unités françaises pouvant opter soit pour leur maintien sous nos drapeaux soit pour leur libération et, éventuellement, leur rapatriement. Sékou Touré me parut très abattu et presque accablé. Le soir même de notre entrevue, j'écrivais : « Depuis 5 heures de l'après-midi, j'ai remis ma démission à Sékou Touré et je dois dire que ça m'a fait mal, comme si je donnais un coup de bâton à un chien déjà battu (…). On le sent vidé et complètement groggy : le choc opératoire… Il ne s'attendait pas à une rupture aussi nette. » Je dus lui répéter à plusieurs reprises que le vote de la Guinée m'obligeait à lui remettre ma démission et que, le gouverneur Risterucci me l'ayant proposé, je ralliais la Mission française. Sortant de sa prostration, il me dit :

— Mais vous n'allez pas partir, vous aussi ? A son tour, Fodéba lui expliqua la situation :

— M. Boyer te dit qu'il ne quitte pas Conakry puisqu'il est affecté à la Mission française. Sékou Touré fit mine d'acquiescer mais je ne fus pas très sûr que, sur le moment, il eût réalisé. Il avait certes d'autres soucis et il était épuisé. Assez mal à l'aise, je pris enfin congé. A demi affaissé sur son bureau, Sékou n'était plus le tribun au sourire éclatant  que j'avais connu jusque-là. Ce sourire, il ne tardera pas toutefois à le retrouver dès qu'il aura rétabli le contact avec la foule. Je ralliai le lendemain la Mission française, provisoirement installée — sur la proposition insistante de Sékou Touré — au palais du gouverneur. Fin octobre, la Mission — qui était déjà parvenue en un mois à embarquer 70 % des 450 fonctionnaires à rapatrier et leurs familles, c'est-à-dire plus de 1.500 personnes — fut ramenée à un effectif plus en rapport avec la tâche qui lui incombait désormais et la quasi-totalité des agents qui avaient assuré la mise en route du personnel des services vers la métropole ou d'autres territoires avaient à leur tour quitté la Guinée.

La mission Risterucci arrivait à son terme fin novembre. Mais il était impossible de supprimer du même coup la Mission française qui restait — en l'absence de toute reconnaissance officielle de la Guinée par la France, à laquelle le général de Gaulle se refusait absolument — le seul trait d'union entre les deux pays. Aussi son maintien à Conakry était-il bien accepté par les autorités guinéennes. Quant à de Gaulle, il s'était, paraît-il, borné — ainsi qu'on devait me le rapporter par la suite — à répondre à Messmer qui demandait des instructions à ce sujet : — Vous n'avez qu'à laisser sur place un caporal et quatre hommes ! Je fus ce caporal avec toutefois une escouade un peu plus étoffée. Bien que largement “dégraissée”, la Mission était en effet composée d'une quinzaine de fonctionnaires et de militaires. Elle avait de surcroît la charge du personnel africain du gouverneur, encore logé dans les dépendances du palais, soit une vingtaine de familles — nombreuses pour la plupart — qui n'allaient pas tarder à nous poser quelques problèmes. Mais nous n'étions pas le seul service français demeuré sur place. C'était aussi le cas du Trésor qui conservait à Conakry une antenne indispensable (d'ailleurs rattachée à la Mission), du Contrôle financier, de l'Institut d'émission, des services de Sécurité maritime et aérienne et, surtout, de la Mission d'aménagement régional de la Guinée (MARG), l'organisme technique du projet d'alumine de Fria. Compte tenu des espérances qu'elle portait alors pour l'avenir du pays, elle bénéficiera pendant quelques mois d'un régime de faveur avant d'être nationalisée. L'un des problèmes les plus délicats était toutefois celui des unités militaires françaises qui comportaient, au moment du référendum, deux bataillons répartis sur tout le territoire,  ainsi que des éléments de gendarmerie.

L'évacuation des camps et leur remise aux autorités guinéennes ne s'étaient achevées que le 15 novembre à l'exception du camp Mangin de Conakry, où était installé un “élément liquidateur” léger, chargé, sous les ordres d'un capitaine, du regroupement et de la mise en route des contingents quittant la Guinée. La Mission française assurait la liaison avec les autorités de ce petit détachement qui dépendait hiérarchiquement du commandant supérieur de la zone de défense d'AOF-Togo, le général Gardet, mais relevait sur place de notre Mission. Quelques jours avant son départ, le gouverneur Risterucci offrit une réception d'adieux aux autorités guinéennes auxquelles il me présenta comme son suppléant, en s'excusant de “n'avoir personne d'autre sous la main”. Une remarque maladroitement exprimée, sans doute, mais reflétant tout de même une vérité : de la Guinée, je ne connaissais guère que le fond de la brousse, mon expérience des affaires était nulle et j'ai indiqué par ailleurs que tous les “sachems” confirmés avaient déjà rejoint des terrains de chasse moins décourageants. Amusé, Sékou Touré le rassura :

— Nous connaissons M. Boyer depuis longtemps, dit-il, et nous approuvons ce choix.

Bon ! Les choses ne s'annonçaient pas trop mal, en dépit du caractère devenu assez brumeux de la mission dont je prenais la charge et de la déception des Guinéens devant l'attitude de Paris.

En effet, depuis le 2 octobre — date de la création de la République de Guinée — Sékou Touré n'avait cessé de demander avec persévérance la reconnaissance officielle de son pays par la France, l'établissement de relations diplomatiques et le maintien de la Guinée dans la zone franc. Mais ses messages étaient restés sans réponse ou n'avaient obtenu que de simples — et humiliants — accusés de réception. Aussi s'était-il tourné vers d'autres pays, en commençant par ses voisins. Dès le 20 octobre, il avait envoyé des ambassadeurs itinérants dans les capitales des États issus de l'ex-AOF et s'était rendu lui-même à Monrovia et à Accra (2), où il avait jeté avec le président Nkrumah les bases d'un accord créant une union entre la Guinée et le Ghana.

Parallèlement, il envoyait ses ambassadeurs Telli Diallo à Londres et Washington, et Nabi Youla à Paris. A la fin du mois de novembre, la Guinée avait déjà été reconnue par cinquante-sept États ; quant au nôtre, il s'était contenté de faire parvenir aux autorités de Conakry la liste des conditions à remplir pour que la Guinée puisse continuer à faire partie de la zone franc, sans mentionner la reconnaissance de jure du nouvel État que Sékou Touré posait en préalable à toute discussion.

Pourtant — sans doute inquiet des appétits ghanéens — il revenait le 26 novembre sur cette attitude et acceptait d'étudier avec des experts français les termes d'un accord financier, sous réserve que cet accord coïncidât avec la reconnaissance attendue.

Le 28 novembre, devant son Assemblée nationale, il devait néanmoins souligner l'échec de ses tentatives en direction de l'ex-métropole et de sa politique “d'amitié et de main tendue”, qui n'avait rencontré qu'un “mépris de fer systématique”, alors que le gouvernement français “mettait tout en œuvre pour entretenir les meilleures relations avec des pays qui avaient eu recours à la guerre pour conquérir leur indépendance nationale”.

Le même jour, nous étions chargés par Paris d'informer Sékou Touré de l'arrivée, le lendemain, d'une mission d'experts dirigée par l'inspecteur général de la FOM Bargues en vue de négocier les conditions du maintien de la Guinée dans la zone franc. La délégation française — qui comportait, sous la direction de Bargues, deux inspecteurs de la FOM, Sanner et Carle, et deux inspecteurs des Finances, Vails et Bissonnet — fut reçue dès sa descente d'avion, le 29 novembre, par Sékou Touré, qui déclara ne pouvoir accepter d'autre procédure que celle qu'il avait lui-même fixée : la signature du protocole d'accord monétaire et la remise de l'acte de reconnaissance de la République de Guinée devaient être simultanées et la reconnaissance de jure de celle-ci devait comporter aussi celle de son propre gouvernement.

Le 30 novembre, Bargues quittait Conakry pour Paris et Risterucci repartait définitivement pour Dakar, où il allait suivre — mais d'assez loin — les affaires de Guinée, me laissant à l'avant-scène. Dans la pratique, mon rôle devait consister à défendre “au coup par coup” — et souvent sans instructions — les intérêts français, notamment sur le plan domanial ainsi qu'éventuellement les intérêts des Français, et d'informer le Haut Commissariat général à Dakar, le ministère de la France d'outre-mer et, en cas d'urgence la présidence du Conseil, de l'évolution de la situation, tout en maintenant une base logistique pour les délégations venant négocier à Conakry ; tout cela dans la perspective constante d'une rupture des relations entre les deux États ou d'un éclat imprévu sur le plan local. La Mission française était cependant encore bien tolérée et j'avais heureusement de bons contacts avec le président et la plupart des ministres.

Toutefois, le gouverneur Risterucci avait à peine rejoint Dakar que la situation à Conakry prenait un tour fâcheux, dû aux difficultés liées au transfert du palais gubernatorial aux autorités guinéennes, et il fallut que Sékou Touré intervienne personnellement pour y mettre un terme. Mais les problèmes, provoqués ou envenimés par le ministre de l'Intérieur Fodéba Keita, ne faisaient que commencer.

C’est ainsi que je fus quelques jours plus tard convoqué par ce dernier, qui m'informa de l'arrestation, dans la région de Kouroussa, d'un ressortissant français surpris en train de filmer des sites militaires et qu'il avait l'intention de traduire devant la justice pour espionnage. Je demandai à rencontrer le prisonnier, un jeune ouvrier pâtissier qui — visitant le Soudan-Mali en touriste — avait cru pouvoir pousser une pointe vers le sud pour “voir la Guinée” Il me jura n'avoir filmé aucun site interdit, mais Fodéba Keita tenait un coupable et refusa de le relâcher, satisfait de faire un exemple et de démontrer que les Français ne jouissaient pas, en Guinée, d'un statut de faveur. D'ailleurs, il détenait des preuves : une sacoche contenant une demi-douzaine de bobines de cinéma non développées. J'eus quelque mal à le persuader d'envoyer ces bobines à développer et lorsqu'elles lui furent retournées deux semaines plus tard, il accepta d'organiser au ministère de l'Intérieur une séance de projection au cours de laquelle il nous fallut visionner pendant plus d'une heure des films indignes d'un cinéaste amateur de dixième ordre et dont les vedettes n'étaient pas de vaillants militaires guinéens, mais de sempiternelles moussos [femmes] pilant le mil ou transportant des calebasses sur leur tête. Bien entendu, nous n'aperçûmes pas trace de la moindre installation stratégique.

Assez vexé (il avait autour de lui plusieurs collaborateurs importants), Fodéba se montrera tout de même beau joueur et expulsera sans délai son prisonnier, qu'il fera même raccompagner en camion à la frontière soudanaise (Mali) par l'équipe chargée de distribuer dans les circonscriptions guinéennes les drapeaux nationaux confectionnés depuis peu. Beau sujet de film pour un espion.

Une autre fois je fus de nouveau convoqué, mais par le chef d'état-major, qui accusait les militaires français d'avoir “piégé” le Camp Brosset (que Fodéba fera rebaptiser Camp Alpha Yaya en 1960 - NDLR) avant de le transférer à l'armée guinéenne, dont deux soldats avaient été blessés par l'explosion de détonateurs. Il me montra à l'appui de ses dires quelques-uns de ces détonateurs ramassés dans les allées du camp et dont l'aspect m'éclaira.

Ils étaient tout neufs, ce qui prouvait qu'ils n'avaient pu séjourner à l'extérieur depuis la remise des installations du camp, qui remontait à près de deux mois ; le climat tropical et humide de Conakry en eût en effet oxydé le laiton depuis longtemps. Je proposai la constitution d'une commission d'enquête composée d'officiers français et guinéens pour faire “éclater” la vérité. Bien entendu, la commission conclut que les détonateurs avaient dû récemment tomber d'une caisse au cours d'un transport et ne pouvaient donc constituer la preuve d'un attentat. Mais ces tiraillements — et bien d'autres — qui composaient mon menu quotidien n'étaient que broutilles : pour le moment, l'essentiel était la poursuite des négociations franco-guinéennes.

Le 4 décembre, Bargues revenait à Conakry avec les pouvoirs nécessaires à la signature de l'accord monétaire, qui avait obtenu la veille — tard dans la nuit — l'aval du gouvernement français.

Mais Sékou Touré — qui le reçut dès son arrivée en compagnie du ministre des Finances, Alioune Dramé, de Fodéba Keita et de l'ambassadeur Nabi Youla — lui indiqua que le gouvernement guinéen persistait à considérer la reconnaissance comme une condition essentielle de la signature des accords. Toutefois après discussion, il donnait son assentiment à une nouvelle procédure, qui prévoyait que d'autres protocoles d'accords (notamment sur l'assistance technique et les questions culturelles) seraient établis, l'ensemble des textes étant précédé d'un préambule comportant la reconnaissance du gouvernement guinéen par la France.

Toutefois — sentant sa position consolidée par la présence à Conakry de plusieurs délégations étrangères, et surtout de celle du Ghana (3)— il ajoutait que si cette proposition n'avait pas reçu l'acceptation du gouvernement français avant le 6 après-midi, “la Guinée négocierait un accord avec le Ghana et solliciterait l'assistance d'autres pays”.C'est alors qu'un nouveau problème surgit : le général de Gaulle était à Alger depuis le 3 et ne serait de retour à Paris que dans la nuit du 7 au 8 décembre. Bargues obtint toutefois de Sékou Touré un délai supplémentaire de 48 heures, et le 8 dans l'après-midi l'acceptation du président du Conseil nous parvenait.

Mais le 10, la délégation française s'abstenait (au Conseil de sécurité) lors du vote d'admission de la Guinée aux Nations unies, entraînant un nouvel accès de mauvaise humeur du président guinéen. Toutefois, pendant ce temps, la rédaction des divers protocoles avançait rapidement et Bargues put en apporter le texte à Paris le 15 décembre.

Le 18 — sur instruction de Paris — j'informai Sékou Touré de l'imminence d'une décision favorable du gouvernement français qui devait intervenir dans la journée. Le 19, Nabi Youla me téléphonait au tout début de la matinée pour m'avertir que si la réponse de Paris ne parvenait pas à Conakry le jour même, la situation était susceptible de se dégrader rapidement. A 10 heures, je recevais la réponse attendue et allais la communiquer aussitôt au président qui me reçut immédiatement dans son bureau. Il parut soulagé — mais cependant pas vraiment satisfait — d'apprendre que l'inspecteur général Bargues allait arriver le lendemain à Conakry porteur d'une lettre du général de Gaulle l'informant que les accords recevaient l'assentiment du gouvernement français et seraient signés par chaque ministre compétent, si lui-même était d'accord sur cette formule.

Vers 11 heures, Nabi Youla m'appelait de nouveau pour me demander de venir au conseil des ministres. Je n'en fus pas étonné ; c'était en effet la seconde fois que Sékou Touré m'invitait à y assister (la précédente, c'était pour m'exprimer sa déception devant le silence du gouvernement français et me presser de réclamer à Paris des réponses à ses divers messages).

Il s'agissait naturellement, cette fois-ci, de la procédure de la négociation en cours. Le président me pria de prendre note de sa position : “Le texte transmis laissait croire que les accords seraient signés séparément, ce qui semblait indiquer que le préambule portant reconnaissance ne serait pas signé.

On pouvait en tout cas le craindre. Dans ces conditions, il ne pourrait recevoir M. Bargues que si ce dernier apportait avec lui la reconnaissance en bonne et due forme de la Guinée.

Dans le cas contraire, les négociations ne pourraient être poursuivies. Il ne voyait en revanche aucun inconvénient à ce que les accords soient signés par les ministres compétents”.

Je fis remarquer au président que son interprétation me paraissait inexacte et prématurée, et que rien n'indiquait que la signature du préambule portant reconnaissance de la Guinée n'interviendrait pas en même temps que celle des accords. J'ajoutai que j'avertissais immédiatement la présidence du Conseil de sa position.

En fin de soirée — trop tard pour que Bargues puisse être informé avant son départ de Paris — j'apprenais par Nabi Youla que Sékou Touré semblait décidé à exiger désormais une reconnaissance préalable signée par le général de Gaulle lui-même, faute de quoi il ne poursuivrait pas les négociations.

Arrivé à Conakry le lendemain matin, Bargues — que j'eus à peine le temps d'avertir de cette nouvelle escalade, qui lui fut confirmée par le président guinéen une heure plus tard — ne put que prendre acte de la rupture. Il retarda toutefois son départ de quelques jours, dans l'attente de nouvelles instructions qui nous parvinrent le 23 décembre sous la forme d'un télégramme du général de Gaulle destiné à Sékou Touré (et dont Bargues était chargé de lui remettre le texte) qui confirmait que les pouvoirs donnés aux trois ministres chargés de la signature comportaient bien celle du préambule de reconnaissance et du texte des trois protocoles, conformément à la procédure retenue.

Sékou Touré, à qui il demanda aussitôt audience, le fit  recevoir par son ministre des Finances et refusa de prendre connaissance du message du général de Gaulle. La rupture semblait bien consommée et Bargues repartait pour Paris le soir même, cependant que le président guinéen envoyait au chef du gouvernement français le télégramme suivant :

« Président Gouvernement République Guinée à Président du Conseil Paris. Gouvernement République Guinée pense que le chef du Gouvernement Français après avoir apprécié les intentions concrètes de la République de Guinée, doit lui même notifier la décision de reconnaissance qui est un acte politique avant que des ministres soient autorisés à signer les accords de caractère technique — Stop — Le Gouvernement de Guinée refuse désormais de recevoir toute personnalité du Ministère de la FOM et demande une nouvelle fois au Gouvernement français de donner suite à ses messages précédents — Stop — Haute considération. Signé : Sékou Touré. »

La veille de Noel, le gouvernement guinéen diffusait sur Radio Conakry un communiqué, reproduit le 26 décembre par l'Agence France Presse, dont la dernière phrase devait naturellement aviver l'inquiétude de nos compatriotes :

« Les procédés dilatoires employés par le gouvernement français à la suite des pourparlers engagés entre les représentants du Gouvernement de la République et les membres de la délégation française ont conduit le chef du Gouvernement de la République à signifier son refus de poursuivre désormais toute discussion ou d'engager tous nouveaux pourparlers avec les représentants du Gouvernement français, tant que celui-ci n'aurait pas reconnu officiellement la République et le Gouvernement de Guinée.

Cette reconnaissance de jure étant le préalable aux conclusions des projets d'accords établis en commun par les représentants du gouvernement de la République et les membres de la délégation française, le gouvernement de la République ne saurait, quant à lui, revenir sur cette question essentielle, étant donné qu'il a, de son côté, concrétisé ses intentions de coopération avec le peuple et le Gouvernement français. Le gouvernement de la République de Guinée, qui a épuisé toutes les ressources de la diplomatie aux fins d'amener le Gouvernement français à reconnaître officiellement l'État et le Gouvernement de Guinée, considère l'attitude française comme un obstacle aux bons rapports entre la France et la Guinée.

Dans cet esprit, le Gouvernement de la République de Guinée décline toute responsabilité sur les conséquences directes ou indirectes qui pourraient découler de l'attitude du Gouvernement français. »

La responsabilité de la rupture incombait certes au gouvernement guinéen, mais nous avions manqué aussi bien de diligence que de netteté — et de générosité — dans nos propositions. Nos atermoiements avaient fait la part belle à ceux des conseillers de Sékou Touré désireux de faire capoter la négociation et qui, pour le moment, semblaient y être parvenus en dépit des efforts d'Alioune Dramé et de Nabi Youla, qui semblaient, eux, se rapprocher de la France et mesuraient sans illusions les risques (et le coût) d'une entente avec l'Osagyefo (4).

Pourtant, rien n'était encore joué. Les méthodes très britanniques de la mission ghanéenne avaient déplu à plusieurs ministres et au président lui-même et les perspectives offertes par la zone sterling avaient paru aux Guinéens peu attrayantes (un taux de change de 700 francs CFA par livre, par exemple) en comparaison des avantages aussi bien financiers que politiques de la zone franc. Par ailleurs les Nations-unies ayant admis à la quasi-unanimité dans leur sein le nouvel État, le préalable de sa reconnaissance par la France paraissait moins indispensable. Le 29 décembre, au cours de son allocution hebdomadaire, le président guinéen — après avoir rappelé les avatars de la négociation — entrouvrait de nouveau la porte. En réalité, il avait déjà fait le premier pas en envoyant à Paris l'avant-veille Nabi Youla, porteur d'un message pour le général de Gaulle. L'ambassadeur revenait à Conakry le 2 janvier, chargé de la réponse du chef du gouvernement français, qui proposait de signer les protocoles d'accord à Conakry ou à Paris, sans faire allusion à la reconnaissance de jure du gouvernement guinéen. Le texte de ce message fut âprement discuté pendant deux jours au conseil des ministres, très partagé entre partisans et adversaires d'un rapprochement avec la France. Finalement, Nabi Youla repartait le 4 janvier pour Paris avec un message pour le général de Gaulle qui reçut l'ambassadeur dès son arrivée et se montra selon ce dernier — désireux de voir “le problème des relations franco -guinéennes se régler dans les conditions les meilleures pour les deux parties, en tout cas loin de toute passion”.

Enfin, le 7 janvier 1959, les trois protocoles d'accord étaient signés à Matignon par les ministres guinéens Alioune Dramé, Barry Diawadou et Moussa Diakité et, du côté français, par les ministres Malraux, Pinay et Berthoin. La Guinée, maintenue dans la zone franc, conservait le français comme langue officielle et allait bénéficier d'une assistance technique pour la formation de ses cadres. Il avait fallu trois mois de négociations, de marchandages et de rebuffades réciproques pour arriver à ce résultat, mais le bon sens avait fini par l'emporter.

En dépit de la signature des protocoles, les partisans de la rupture — Fodéba Keita notamment — ne s'avouèrent pas battus et le ministre de l'Intérieur reprit le plan qu'il avait commencé à mettre en œuvre dès le 11 décembre (5) en vue de s'emparer du domaine immobilier dont nous disposions encore à Conakry. C'est à cette date en effet qu'il m'avait demandé pour la première fois de mettre à la disposition du gouvernement guinéen les logements du camp Mangin (que Fodéba fera rebaptiser Camp Samory en 1960 - NDLR), l'intendance et plusieurs immeubles de la gendarmerie où étaient installés divers cadres de la mission et le personnel de service du gouverneur. En l'absence de toute convention domaniale, même provisoire, je m'étais trouvé sans recours juridique pour m'opposer à cette mise en demeure, Fodéba Keita ayant rejeté d'emblée tous mes arguments.

Quant au Haut-commissariat auquel j'avais rendu compte, il s'était contenté de m'inviter à “élever une protestation solennelle”, ce que j'avais déjà fait, et de me rappeler une argumentation dont je venais de vérifier le peu de résultat.

Mais il précisait cependant la ligne extrême que je devais défendre : “faire l'impossible pour conserver les immeubles indispensables à nos futurs besoins”.

Les tractations avec le ministre de l'Intérieur s'étant avérées très décevantes, j'avais demandé audience au président qui m'avait reçu dès le lendemain mais avait opposé un refus radical à mes demandes.

Pour lui, la France n'avait plus aucun droit domanial dans une Guinée devenue indépendante et dont les services publics avaient remplacé les nôtres. D'ailleurs, les décrets d'expropriation étaient prêts et les ordres pour l'occupation immédiate des lieux par le gouvernement guinéen déjà donnés. Cette décision arbitraire — qui ne nous laissait en fait que ma propre résidence et le petit immeuble de l'état-major de la gendarmerie où étaient installés les bureaux de la Mission ainsi que quelques-uns de mes collaborateurs et qui nous obligeait à reloger à nos frais une bonne trentaine de familles — étant inacceptable, j'avais élevé derechef la “protestation solennelle” qui m'avait été prescrite et qui n'avait pas eu plus d'effet que les précédentes. J'avais alors repris la discussion en mêlant sans vergogne à la démonstration juridique que j'avais préparée quelques arguments ad hominem assez discutables sans doute, mais qui touchèrent leur cible et je finis par dire à mon interlocuteur qu'il me paraissait indigne de lui d'utiliser de pareilles méthodes.

J'avais assurément fait litière des bons usages diplomatiques mais la position de Sékou Touré en avait été ébranlée et, après un laborieux marchandage, nous étions parvenus à un arrangement qui me donnait satisfaction pour l'essentiel : personne ne serait expulsé et nous conservions les terrains et immeubles nécessaires à notre future ambassade.

Bien entendu, le Haut-commissaire général qui m'avait ordonné de “faire l'impossible” et qui avait donc tout lieu d'être satisfait — mais qui était manifestement inquiet de mes initiatives — n'avait pas manqué de me rappeler par télégramme “qu'il ne pouvait être question de transiger sur nos droits” et que le gouvernement guinéen “pouvait nous imposer une situation de fait”, mais que je devais “veiller à ne pas donner la moindre impression de l'accepter comme solution de droit”.

J'avais aussitôt répondu que “j'avais adopté cette attitude, commandée par l'inexistence officielle de la Mission, à l'occasion de chaque litige” et j'avais saisi l'occasion pour signaler une fois de plus “que les empiètements de fait du gouvernement guinéen ne pourraient être arrêtés que par des conventions précises rendant impossibles des interprétations dans le détail». Mais de son côté, Fodéba Keita n'avait pas désarmé et il ne lui avait fallu que quelques jours pour reprendre l'offensive.

Le 19 décembre, il m'avait réclamé l'un des immeubles de la gendarmerie en partie occupé par des fonctionnaires ou des militaires de la Mission. J'avais refusé d'obtempérer en m'appuyant sur l'arrangement conclu la semaine précédente avec Sékou Touré à qui j'avais aussitôt demandé une nouvelle audience. Mais au début de la nuit, le ministre de l'Intérieur envoyait des gendarmes forcer les portes et occuper six logements (provisoirement inhabités) de l'immeuble qu'il convoitait. Je m'étais rendu aussitôt à la résidence du président et, n'ayant pu réussir à le voir à cette heure avancée, je n'avais pu que lui faire remettre un mot de protestation rapidement griffonné et qui, cette fois, devait rester sans suite.

Quatre jours plus tard — le 23 décembre, le jour même où Sékou Touré avait décidé de rompre les négociations monétaires — Fodéba Keita m'avait une nouvelle fois demandé de remettre aux autorités guinéennes les vingt quatre logements occupés par le personnel de service.

J'avais refusé d'obéir à cette nouvelle injonction qui devait être renouvelée le 30 décembre sans plus de résultat et les choses étaient restées en l'état jusqu'au 7 janvier, date à laquelle — rappelons-le — avaient été signés à Paris les protocoles d'accords franco-guinéens. Sur ces entrefaites, Sékou Touré — qui avait l'habitude de parcourir chaque matin quelques artères de la capitale au volant de sa luxueuse voiture américaine — constata que le drapeau français flottait toujours à l'entrée du camp Mangin, ce qui du point de vue militaire était parfaitement conforme aux usages internationaux, toute troupe stationnée à l'étranger devant hisser ses couleurs nationales sur son casernement — mais avait scandalisé le président guinéen. Aussi, le 8 janvier, le ministre de l'Intérieur et le secrétaire d'État aux Forces Armées me demandaient-ils de faire retirer notre drapeau du camp, d'ailleurs déjà occupé aux trois-quarts par les troupes guinéennes. Une cérémonie officielle à laquelle le président devait participer était prévue pour le lendemain matin.

En même temps, Fodéba Keita saisissait cette occasion pour m'enjoindre de mettre à la disposition du gouvernement guinéen toutes les installations militaires encore occupées par le détachement français, l'intendance et l'immeuble de la gendarmerie abritant le personnel de service, ajoutant que si l'évacuation de ces locaux n'était pas effective le 11 janvier, ils seraient réquisitionnés. En outre, la Maison du Combattant devait être transférée immédiatement.

Je répondis naturellement par la négative et adressai — une fois de plus — une protestation au président Sékou Touré. J'avertis également Paris (en sollicitant — en vain — l'intervention directe de la présidence du Conseil pour que le statu quo fût respecté, en ce qui concernait le domaine français, jusqu'à la conclusion d'accords sur ce point) et Dakar, en demandant des instructions relatives au retrait des militaires — qui auraient dû être tous partis depuis plus d'un mois — et à l'attitude qu'il convenait d'adopter dans l'affaire du drapeau. Au début de l'après-midi, le capitaine responsable du détachement vint m'apporter la copie d'un message radio qu'il venait de recevoir du général Gardet, lui rappelant que le drapeau français ne pouvait être amené tant qu'un élément des troupes françaises serait maintenu en Guinée.

Mon interlocuteur me confia son incompréhension :

— Je veux bien me faire tuer au pied du drapeau, me dit-il textuellement, mais dans de telles circonstances, je trouve ça c … !

Il me fallut d'urgence trouver une solution pour éviter un affrontement Au lendemain des accords, tout cela paraissait étrangement surréaliste. Je réussis à rencontrer le secrétaire d'État aux Forces armées, Nfamara Keita, un jeune fonctionnaire sympathique, qui était aussi maire de Kindia (une ville de garnison dans laquelle il avait eu l'occasion de fréquenter quelques officiers français) et que je trouvai ouvert à une solution de compromis. Nous eûmes une très longue conversation, coupée de communications téléphoniques avec Sékou Touré, et nous parvînmes au début de la nuit à nous mettre d'accord sur le scénario susceptible de satisfaire les deux parties : avant la cérémonie prévue pour le lendemain, les couleurs françaises seraient hissées comme d'habitude à l'entrée du camp puis le secrétaire d'État demanderait qu'elles soient amenées. Je lui ferais les représentations officielles nécessaires, le drapeau guinéen viendrait remplacer le nôtre et les honneurs seraient rendus successivement aux deux drapeaux par les unités française et guinéenne.

Nos couleurs seraient ensuite hissées, plus discrètement qu'à l'entrée du camp, sur les locaux occupés par notre détachement.

Malgré l'heure tardive, je parvins à obtenir au téléphone la communication avec le cabinet de Messmer ; ce dernier finit par accepter ma suggestion et la fit admettre au général Gardet qui adressa dans la nuit un flash la reprenant sans modification au chef du détachement qui m'annonça la nouvelle avec soulagement.

Quelques heures plus tard — le 9 à 8 heures du matin — je présidai avec le secrétaire d'État aux Forces armées la cérémonie dont nous avions arrêté ensemble le programme.

Sékou Touré n'y assistait pas. Nfamara Keita me fit ses “sommations” et je lui répondis que le gouvernement français considérait celles-ci comme un acte inamical pouvant avoir des conséquences sur les relations franco-guinéennes, puis les deux détachements et la musique militaire guinéenne, rendirent les honneurs prévus. Je pus en outre informer le secrétaire d'Etat de la date que venait de fixer le général commandant supérieur pour le départ de tous les militaires français encore sur place qui devaient embarquer le 21 janvier sur le paquebot Joffre, chargé de rapatrier à Conakry plusieurs centaines de tirailleurs en service dans l'armée française et ayant opté pour la Guinée.

J'espérais que cette nouvelle mettrait un terme aux revendications du ministre de l'Intérieur mais il n'en fut rien. Le jour même, Fodéba Keita — furieux de ce dénouement pacifique— m'adressait une lettre m'invitant à libérer totalement le camp Mangin et l'intendance avant le lendemain 10 janvier à 18 heures, la Maison du Combattant et la caserne de la gendarmerie le lendemain à 17 heures. Je demandai audience aussitôt au président qui m'opposa une fin de non-recevoir absolue. Il accepta toutefois d'accorder quelques jours de délai supplémentaire aux militaires du camp Mangin sous réserve que le commandant du détachement parte immédiatement : une condition à laquelle il m'était évidemment impossible de souscrire.

Dans la soirée, j'apprenais que le comité local de l'office des Anciens combattants venait d'être expulsé de la Maison du Combattant où s'était installé un office national guinéen.

J'adressai le lendemain matin une longue lettre personnelle manuscrite à Sékou Touré, dans laquelle j'exposai la position française et qui s'achevait sur ces phrases quelque peu théâtrales : “J'ai toujours regretté que les relations franco-guinéennes aient pris un tour tendu et parfois orageux. La conclusion des accords de Paris me paraissait ouvrir une ère de collaboration sereine et amicale. Je constate qu'il n'en est rien et que ces accords coïncident avec un durcissement incompréhensible de votre Gouvernement.

A mon modeste échelon, avant et après le 28 septembre, j'ai travaillé de mon mieux pour la Guinée. Je suis désolé d'avoir à le regretter. Je vous prie néanmoins de croire, Monsieur le Président, à l'assurance de ma très haute considération”.

Cette épître, dont je n'avais pas eu le temps de bien mesurer les termes, eut pourtant un résultat immédiat en ce qui concernait l'évacuation du camp Mangin, que Sékou Touré accepta de retarder jusqu'au départ de Conakry du Joffre le 21 janvier. Pour le reste, il lâcha la bride à Fodéba Keita.

Celui-ci ne perdit pas de temps. Le 10 janvier vers 17 heures, il envoyait à la caserne de la gendarmerie un membre de son cabinet flanqué d'un commissaire de police et de dix policiers, renforcés par un peloton de gendarmes et un peloton de gardes (6) qui, en dépit de mes protestations et de la résistance passive des occupants (7), prirent possession de l'immeuble où étaient installés les membres du personnel de service qu'ils évacuèrent de force et dont ils jetèrent les bardes dans la cour du haut des balcons.

Je rendis compte télégraphiquement à Dakar à la première heure le lendemain — qui se trouvait être un dimanche — et mon télégramme fut lu par un membre du cabinet de permanence ce matin là et totalement étranger aux problèmes de la Guinée. Aussi mélangea-t-il tout, Mission, gendarmerie, militaires, personnel de service et tutti quanti.

Sans doute aurais-je dû prévoir que le dimanche, je risquais de tomber sur un correspondant incompétent et apporter plus de précision aux détails mais ceux-ci avaient fait l'objet de multiples communications et, à Conakry, personne ne tenait compte des jours de repos. Quant au double de mon télégramme adressé au ministère de la FOM, il ne déclencha aucune réaction.

En revanche, celle du cabinet du Haut-commissaire général — où il ne se trouva personne pour prendre la peine de m'appeler au téléphone — fut aussi immédiate qu'ahurissante et se traduisit par un communiqué de l'Agence France Presse indiquant notamment que le camp Mangin avait été envahi (alors que j'annonçais précisément dans mon télé que le président guinéen avait accepté de surseoir à l'ordre d'évacuation du camp jusqu'au 21 janvier), que les bureaux de la Mission française avaient été évacués de force (ce qui était absolument faux) et que les couleurs françaises du camp Mangin avaient été amenées sous la contrainte (alors que j'avais rendu compte la veille que tout s'était déroulé conformément au cérémonial approuvé par Dakar).12

De leur côté, les autorités guinéennes réagirent avec véhémence et publièrent à leur tour un communiqué dans lequel elles exprimaient leur regret “que le haut commissaire général et son général commandant supérieur continuent, par des manœuvres dont le caractère tendancieux n'échappe à personne, à vouloir vicier les rapports entre les deux pays”.

Et pour bien marquer son courroux, Fodéba Keita se présenta chez moi en personne en fin de matinée pour me signifier l'ordre de quitter ma résidence avant le soir, motif pris du fait que cette villa jouxtant le palais, elle devait être rétrocédée aux autorités guinéennes “pour des raisons de sécurité”.

Soucieux de ne pas compromettre le sursis accordé aux militaires par Sékou Touré, je ne discutai même pas avec Fodéba, je n'en appelai pas davantage au président et allai m'installer au PC de la gendarmerie, dans l'appartement du colonel, d'ailleurs tout à fait convenable qui était resté inoccupé afin de pouvoir y loger, au moins provisoirement, le futur ambassadeur. Le 15 janvier, la France reconnaissait officiellement la Guinée. Le 21, j'étais avisé par le secrétariat général de la Communauté de la nomination d'un chargé d'affaires et recevais instruction de quitter Conakry dès que l'intéressé serait installé.

Le 22, un télégramme du Quai d'Orsay me confirmait la désignation de Francis Huré, conseiller d'ambassade, comme chargé d'affaires et m'avertissait de son arrivée le lendemain. Le Département souhaitait vivement — ajoutait le télé — que M. Huré puisse être, dès son arrivée, hébergé dans ma villa.

N'ayant plus de villa, je proposai à Huré à son arrivée mon appartement, mais il préféra s'installer à l'Hôtel de France.

Je me mis à sa disposition pour lui passer le service et lui transmettre ce que je savais du contexte guinéen mais il refusa assez abruptement, déclarant qu'il ne voulait surtout rien savoir du passé colonial : il souhaitait aborder la Guinée avec un regard neuf et inaugurer un nouveau style de rapports avec ce pays (8). Il me donna trois jours pour faire mes valises, acceptant toute fois que ma famille reste dans notre logement en attendant de pouvoir me rejoindre à Dakar lorsque mon sort serait fixé.

J'allai faire mes adieux à Sékou Touré, qui fut courtois comme à son habitude mais me parut cette fois insaisissable et comme absent : pour lui, la page était tournée. Nos relations avaient été peu ordinaires et en tout cas peu diplomatiques mais nous avions toujours, je crois, conservé de l'estime l'un pour l'autre.

Je ne devais le revoir que plusieurs années plus tard, à l'occasion, d'une visite officielle qu'il fit en Mauritanie où j'étais alors conseiller de notre ambassade. Étranger dans un pays si différent du sien, il se montra heureux de retrouver à Nouakchott — dans la rangée des “officiels” venus l'accueillir à sa descente d'avion — deux figures connues : la mienne et celle de mon ami Jacques Dequecker, chef de la Mission d'aide et de coopération en Mauritanie, qui avait, à la même époque que moi, commandé lui aussi en Guinée un cercle de brousse.

Je ne rencontrerai de nouveau le président guinéen — et pour la dernière fois — que vingt ans après, à Ouagadougou, deux ans seulement avant sa mort (9). C'était l'une de ses premières sorties hors de son pays après une longue période d'isolement (10) pendant laquelle il s'était révélé ce tyran sanguinaire qui avait fait exécuter une grande partie de ses opposants et même de ceux qui l'avaient soutenu et aidé et dont j'avais bien connu quelques-uns, depuis notre sage-femme de Beyla, Loffo Camara, mon successeur à Gaoual, Fodé Cissé, deux signataires des accords franco-guinéens, Alioune Dramé et Barry Diawadou, Telli Diallo, qui fut le premier secrétaire général de l'OUA, Fodéba Keita et tant d'autres …

En 1982, il n'était plus le même homme et avait alors adopté l'allure et le ton d'un prophète inspiré et sentencieux. Il avait tout de même impressionné un jeune capitaine qui venait d'être nommé secrétaire d'État à l'information du gouvernement voltaïque, Thomas Sankara.

Doyen du corps diplomatique, j'étais placé — à la table du banquet officiel — à côté de ce dernier et je lui demandai ce qu'il pensait du discours que venait de prononcer le tribun guinéen. — Il nous donne des leçons !, m'avait-il répondu. Des leçons qui ne seront pas perdues.

Notes

1. Nous nous connaissions bien : il venait en effet d'être élu conseiller territorial du cercle de Beyla lorsque j'y avais été affecté en 1953. De plus nous avions le même âge, ce qui facilitait les relations (Boyer est né en 1922).

2. C'est depuis Accra que Sékou Touré (impair diplomatique ou chantage… mais envers qui ?) avait écrit au général de Gaulle pour demander que la France parrainât l'entrée de la Guinée à l'ONU.

3. La délégation ghanéenne était dirigée par le numéro 2 du régime, Gbedemah, entouré d'une dizaine de conseillers presque tous fonctionnaires britanniques.

4. « Rédempteur », surnom de Kwame .

5. Le lendemain même de l'admission de la Guinée à l'ONU et quelques jours seulement après le départ de Risterucci.

6. Parmi lesquels je reconnus un de mes anciens gardes de cercle de Gaoual qui me salua d'un geste (discret !) de sympathie impuissante.

7. J'avais laissé aux intéressés — tous africains et pour la plupart guinéens — la liberté de déménager ou de rester dans leurs logements. Tous restèrent et ne cédèrent qu'à à la pression des forces de l'ordre.

8. La Guinée ne sera pas sa “tasse de thé” et il ne restera à ce poste que cinq mois, remplacé en juin — toujours comme chargé d'affaires — par Pierre

Siraud. Ce “nouveau style de rapports” s'achèvera six ans plus tard par la rupture des relations diplomatiques, qui durera dix ans, de 1965 à 1975, entre la Guinée et la France. Dans sa conversation téléphonique du 26 juillet 2004 avec l'auteur, Gaston Boyer reconnaîtra s'être montré un peu dur avec Huré.

9. Il devait décéder le 26 mars 1984 dans une clinique de Cleveland (États- Unis) où il avait été transporté à la suite d'une crise cardiaque.

10. Note de l'auteur : Gaston Boyer commet ici une erreur : Sékou Touré a recommencé à voyager intensément non seulement en Afrique, mais à travers le monde, dès 1975 ; il s'était déjà rendu au moins une fois à Ouagadougou cette année là, dans le cadre d'une tentative de médiation sur un différend territorial entre le futur Burkina Faso et le Mali. Le seul voyage “symbolique” qu'il n'avait pas encore effectué au moment où Gaston Boyer le retrouve à Ouagadougou (en mars 1982) est celui de France, qu'il accomplira quelques mois plus tard, en septembre.

Témoignage de Gaston Boyer (1922-2012)

ancien de l'ENFOM, puis intégré au Quai d'Orsay, paru dans La France d'outre-mer, (1930-1960), sous la direction de Jean Clauzel (1924-2009), Paris, Karthala, 2004.

Source Aminata.com

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